En Iran, les mots « Femme, vie, liberté » résonnent comme une clameur venue des profondeurs d’un pays où l’expression individuelle vacille entre lutte pour l’émancipation et répression violente. Depuis la mort tragique de Mahsa Jina Amini en 2022, devenue le visage d’une insurrection populaire, les réseaux sociaux sont devenus le théâtre numérique où se jouent les espoirs et les dangers pour des millions d’Iraniens. Si ces plateformes ont longtemps constitué un sanctuaire où s’exprimaient librement des voix étouffées par la censure, elles sont désormais aussi devenues des instruments redoutables de surveillance, transformant chaque publication en une possible preuve accusatrice. Cette confrontation entre désir de liberté et contrôle étatique illustre la complexité d’un combat où l’espace numérique est à la fois refuge et piège mortel.
Réseaux sociaux en Iran : entre refuge d’expression et terrain de traque
Dans un contexte où la presse indépendante est lourdement muselée, les réseaux sociaux tels qu’Instagram et WhatsApp constituaient jusqu’en 2022 les dernières avenues d’une parole publique accessible aux femmes iraniennes. Avec près de 47 millions d’utilisateurs, dont plus de 21 millions de femmes, ces plateformes n’étaient pas seulement un lieu d’expression mais une véritable économie parallèle, offrant aux femmes un moyen de subsistance par des boutiques en ligne ou des activités artisanales. La photo de Donya Rad, prise dans un restaurant de Téhéran en septembre 2022, en est un exemple poignant : une image d’elle, cheveux découverts en toute liberté, devenue un symbole universel de défi face à un ordre oppressif. Pourtant, cet élan a été aussitôt réprimé, transformant les réseaux sociaux en une arène de surveillance où chaque image est susceptible de déclencher une arrestation. La trajectoire tragique de cette jeune femme, arrêtée et emprisonnée pour avoir simplement montré sa tête nue, témoigne de cette double dimension des réseaux numériques en Iran.
De la revendication à la riposte : un basculement numérique
Le mouvement « Femme, vie, liberté » a déployé sur Internet un élan spectaculaire de contestation. Des vidéos de femmes brûlant leur voile ou dévoilant leurs cheveux ont envahi les flux, notamment sous le hashtag #mahsaamini qui a été partagé plus de 250 millions de fois en un mois. Le réseau est alors devenu la place publique alternative, dans un pays où la répression quadrille les espaces physiques. Ce sanctuaire numérique a même porté un hymne : « Baraye », une chanson postée sur Instagram par Shervin Hajipour, qui en deux jours a cumulé plus de 40 millions de vues, incarnant la voix d’une jeunesse en révolte. Toutefois, la riposte des autorités fut immédiate et radicale : le blocage total d’Instagram et WhatsApp, et la mise en place d’une surveillance renforcée. Dès septembre 2022, un comité gouvernemental secret répertoriait 141 influenceurs engagés, avec pour objectif d’étouffer cette parole en traquant leurs finances et en les sanctionnant fiscalement. Le sanctuaire numérique s’est transformé en piège méthodique.
Les mécanismes de surveillance : de la coupure des réseaux à la traque ciblée
Le recours à la censure est rapidement devenu un réflexe d’État : toutes les fenêtres d’expression ont été fermées, avec un black-out numérique complet en janvier 2026, plongeant les citoyens dans une obscurité totale. Cette stratégie visait à étouffer le récit des événements et à isoler les manifestants. Paradoxalement, la traque de masse s’est intensifiée grâce à l’exploitation même des réseaux : comptes noyés sous de faux abonnés, signalements massifs pour provoquer des fermetures, et développement d’applications comme « Nazer » permettant à des citoyens sous contrôle de dénoncer les femmes sans voile. La surveillance s’est étendue aux lieux privés et aux transports publics, avec l’emploi croissant de drones dans le cadre du plan « Noor », dévoilé par une mission d’enquête des Nations unies.
Dans ce contexte, les smartphones deviennent autant des outils d’émancipation que des preuves à charge. La peur de conserver des images ou des vidéos de manifestations sur son téléphone est devenue une source d’arrestation. Ceux privés de téléphone sont suspectés d’avoir quelque chose à cacher, illustrant la transformation des technologies de communication en instruments de domination. Le filet sécuritaire utilise ces données numériques pour cataloguer les militants et organiser une répression ciblée, notamment contre les femmes qui ont fait des réseaux sociaux leur tribune majeure. Ce renversement pose un dilemme cruciale : comment préserver la liberté d’expression lorsque le réseau, lieu de la résistance, est aussi celui du contrôle et de la punition ?
Une répression corporelle et judiciaire sans précédent
Au-delà des écrans, la répression prend des formes concrètes et douloureuses. Attaques, emprisonnements et condamnations sévères rythment le quotidien des manifestantes. Le parcours de Kosar Eftekhari, blessée par un tir policier et condamnée à plusieurs années de détention sur la base de ses publications en ligne, témoigne de cette logique implacable où le corps des femmes devient le champ d’une confrontation violente. D’autres subissent des châtiments corporels, comme Alef, condamnée à cinquante coups de fouet pour avoir publié une photo sans voile. La portée politique de cette répression est claire : la contestation féminine est perçue par le régime comme une menace existentielle. La persécution atteint aussi les journalistes, artistes et influenceurs, dont certains, comme le rappeur Toomaj Salehi, ont été condamnés à mort avant d’être relâchés, tandis que d’autres artistes subissent des peines humiliantes ou une interdiction d’accès aux plateformes numériques.
Selon Amnesty International et la Mission d’enquête de l’ONU, ces actes répressifs contre les manifestants s’apparentent à des crimes contre l’humanité, y compris l’utilisation de violences sexuelles comme arme de terreur. Cette brutalité souligne un fait accablant : en Iran, un simple post, une image ou une chanson peuvent coûter la liberté, le corps, voire la vie. Pourtant, malgré un environnement de censure et de surveillance accru, la détermination de ces femmes reste intacte. Elles transforment un espace initialement pensé comme sanctuaire numérique en une place de résistance sans cesse renouvelée, un combat où la liberté s’écrit aussi en pixels malgré la menace constante.
Ceux qui souhaitent comprendre les enjeux actuels des réseaux sociaux, et leur place paradoxale entre outil d’émancipation et d’oppression, trouveront dans cette lutte iranienne un rappel puissant de la fragilité et de la force de la parole en ligne. Pour approfondir ces problématiques, il peut être utile de consulter des ressources expliquant la notion de réseaux sociaux ainsi que les méthodes de modération de la haine en ligne, permettant de mieux saisir les défis auxquels font face les plateformes numériques dans des contextes autoritaires.







