Au cœur du Myanmar, la communauté rohingya rêvait de la même chose que n’importe quelle autre : une existence paisible, une vie normale au sein de leur pays natal. Pourtant, ces aspirations ont été brutalement anéanties, en partie par la puissance dévastatrice des réseaux sociaux. Depuis plus d’une décennie, Facebook s’est imposé comme le principal vecteur d’informations et d’échanges dans le pays, à tel point qu’il est devenu synonyme d’Internet lui-même. Mais ce réseau social, au lieu de tisser des liens, s’est transformé en un amplificateur toxique de haine et de discrimination, notamment contre les Rohingyas, minorité musulmane longtemps marginalisée et privée de droits fondamentaux. En 2017, alors que plus de 700 000 Rohingyas fuyaient vers le Bangladesh, victimes d’une campagne de nettoyage ethnique et de violences d’une rare brutalité, Facebook a joué un rôle déterminant, selon Amnesty International et de nombreux témoins, en décuplant la haine grâce à ses algorithmes et à une modération inefficace. Désormais, neuf ans après ces événements tragiques, la communauté rohingya réclame justice et réparation, face à une entreprise accusée d’avoir laissé faire, voire encouragé ces atrocités.
Facebook au Myanmar : le miroir déformant d’une aspiration bafouée des Rohingyas
Le Myanmar, un pays où le réseau social Facebook a connu un essor fulgurant au cours de la décennie 2010, est devenu un terrain fertile pour les discours de haine. La communauté rohingya, déjà fragile et sans reconnaissance officielle, a vu ses espoirs d’une vie normale piétinés. L’arrivée massive des smartphones et la levée du monopole d’État sur les communications ont popularisé Facebook : en 2017, 11 millions de personnes utilisaient le réseau social sur 13,7 millions d’internautes recensés. Pourtant, ce succès a caché une réalité sombre. Facebook a servi de caisse de résonance pour des groupes extrémistes, qui ont instrumentalisé un fait divers dramatique en 2012 — le viol et le meurtre d’une jeune fille bouddhiste attribué sans preuve aux Rohingyas — pour embraser les tensions intercommunautaires.
Les algorithmes de la plateforme n’ont fait qu’amplifier cette dynamique violente, favorisant la viralité de contenus haineux qui décrivaient les Rohingyas comme des « illégaux », des « violeurs » ou des menaces démographiques. Malgré les signalements répétés, Facebook refusait de retirer ces messages, laissant prospérer la discrimination et la stigmatisation. Ainsi, ce lieu numérique censé rapprocher les hommes est devenu un pur révélateur des fractures sociales profondes au Myanmar, contribuant à isoler un peuple déjà marginalisé.
Des discours haineux qui nourrissent la violence et le déracinement
La mauvaise gestion de la haine en ligne a eu des conséquences tragiques. En août 2017, sous couvert d’une campagne militaire qualifiée depuis de nettoyage ethnique, plus de 700 000 Rohingyas ont été contraints à l’exil, fuyant vers les camps surpeuplés de Cox’s Bazar au Bangladesh. Cette crise humanitaire, marquée par des massacres, des incendies de villages et des déplacements massifs, a été exacerbée par la viralité de la haine sur les réseaux sociaux.
Maung Sawyeddollah, réfugié et militant aujourd’hui, illustre parfaitement cette bascule douloureuse : « Toi, Facebook, tu as brisé notre espoir », raconte-t-il, soulignant que la plateforme a joué un rôle central en diffusant des messages de division et en validant ces discours de haine via ses algorithmes. Ce constat est d’autant plus accablant que de nombreux documents internes, rendus publics grâce aux révélations de lanceurs d’alerte comme Frances Haugen, montrent que Facebook était conscient depuis plusieurs années des dangers encourus mais a choisi de ne pas agir suffisamment, priorisant la croissance et l’engagement plutôt que la sécurité des populations vulnérables.
Les Rohingyas, une minorité victime d’un double affront : la discrimination ancienne et l’échec des réseaux sociaux
Les Rohingyas sont un groupe ethnique musulman vivant depuis des générations dans l’État de Rakhine, à l’ouest du Myanmar. Privés de la nationalité birmane depuis une loi de 1982, ils forment aujourd’hui l’une des plus grandes populations apatrides au monde. Leur quotidien est marqué par de sévères restrictions sur la liberté de circulation, l’accès à l’éducation et à l’emploi, ainsi que par une discrimination systématique qui nourrit la méfiance et la violence à leur encontre.
C’est dans ce contexte que Facebook est devenu un catalyseur dangereux, transformant son algorithme en un levier de propagande et de haine alimentée par la Tatmadaw, l’armée birmane, dont les campagnes d’intoxication sont relayées sur la plateforme par des milliers de faux comptes. Ce glissement d’un réseau social à un champ de bataille virtuel a accéléré la spirale de violences, fragilisant davantage une population déjà en souffrance.
Revendications et combat pour la justice face à Meta
À l’heure où les procédures en justice se multiplient contre Meta, la maison-mère de Facebook, les Rohingyas restent mobilisés et déterminés à obtenir réparation. Depuis 2021, plusieurs recours sont en cours aux États-Unis, au Royaume-Uni et devant des instances internationales, visant à faire reconnaître la responsabilité de l’entreprise dans la propagation des discours haineux et son impact catastrophique sur cette communauté.
Malgré un rejet initial pour prescription de la gigantesque class action déposée en Californie, les appelants invoquent la découverte tardive des preuves internes par les Facebook Papers pour faire avancer leur cause. D’autres plaintes visent également le régulateur boursier américain pour avoir dissimulé les effets délétères de ses algorithmes. Face à ces enjeux, l’ombre de la responsabilité pesant sur Meta ne cesse de grandir.







